LE THEATRE EN ABSURDIE

«L'absurde, c'est tout sauf du n'importe quoi », prévient Stéphane de Groodt, expert en la matière. Ses glorieux prédécesseurs Ionesco et Beckett n’aimaient d’ailleurs pas beaucoup qu’on traite leur théâtre d’absurde, « un mot à la mode qui ne le sera plus » (Ionesco). Force est de constater que le genre a toujours le vent en poupe chez nos auteurs contemporains : Ribes, Topor, De Vos, Théery, Rassov s’amusent à faire voler en éclat les conventions culturelles, professionnelles, amicales, ou encore conjugales. Une variété d’écritures, mais avec un regard toujours incisif et décalé, tantôt tendre, parfois cruel, sur un monde qui ne tourne pas rond. Et si l’absurde, plus qu’un dogme, était avant tout un état d’esprit ?

La cantatrice chauve
  • CULTE POUR TOUJOURS : Très colorée et stylisée, avec un final grandiose, la mise en scène de Jean-Luc Lagarce accentue le côté absurde de La Cantatrice chauve, première pièce d’Eugène Ionesco. Dans un décor aux couleurs acidulées, mélange de kitch genre bonbon anglais et d’esthétique hyperréaliste de soaps américains, il entraîne ses comédiens dans un tourbillon fou, absurde et grotesque en diable. On rit énormément tout en prenant conscience de l’inutilité de nombre de nos postures. Un spectacle qui vient questionner notre rapport aux autres dans un monde où l’on ne cesse de se mettre en scène.
Musée haut, musée bas
  • RIRE ART BIEN QUI RIRA LE PREMIER - Que vous aimiez ou que vous détestiez les musées, Musée haut, musée bas va vous faire voir l’art sous un autre angle. Dans une série de saynètes cocasses voire hilarantes, Jean-Michel Ribes, l’auteur de cette dinguerie, se moque de notre sacralisation de l’art et des artistes. Il met en boîte toutes les populations qui errent dans ces lieux conçus pour nous faire "bouffer" de la culture. Et c’est génial, parce que c’est bien vu, parce que c’est intelligent et parce que c’est drôle. Après avoir vu Musée haut, musée bas, vous allez adorer aller au musée…
Cochons d'Inde
  • COCHONS DINGUES ! : Cochons d’Inde est l’une des premières pièces de Sébastien Thiéry et elle pose déjà ce qui fait l’ADN de son théâtre : un bourgeois confronté à une situation absurde qui remet en question les fondements de son existence. On rit beaucoup avec ses personnages, on enrage aussi de les voir empêtrés dans des noeuds impossibles à démêler ; au final c’est un peu nous qui combattons avec Patrick Chesnais le sort qui l’accable. C’est la force de ce théâtre, en plus de nous distraire follement.
Batailles
  • DROLES DE BATAILLES - Ces « batailles » imaginées par Jean-Michel Ribes et Roland Topor représentent beaucoup de ce qu’on aime au théâtre : présentées sous forme de sketches, elles jouent sur les mots que les personnages se décochent comme des flèches. Véritables petits cocktails de mauvaise foi assaisonnée d’humour, de poésie et d’intelligence, ils sont servis par d’excellents acteurs en totale symbiose qui nous régalent de plaisir. Tonie Marshall, Pierre Arditi et François Berléand s’emparent de cette partition avec virtuosité, élégance et férocité pour notre plus grand bonheur.
Moi je crois pas
  • Jean-Claude Grumberg est un auteur qui traite de sujets graves avec une justesse et une sensibilité bouleversantes. Ici, il s’attaque avec brio aux idées reçues. Et ce sont les remarquables comédiens Pierre Arditi et Catherine Hiegel qui défendent ses propos. Avoir de tels avocats c’est gagné d’avance. Au-delà de l’intelligence avec laquelle ils campent ses personnages, l’humour qu’ils distillent sur scène nous embarque avec eux. On est totalement sous le charme et derrière ce qui se joue, c’est la catharsis : on s’identifie avec bonheur à eux. Et c’est terrible !
Moi, moi et François B.
  • UN OVNI - Moi, moi et François B. a une origine aussi incongrue que son pitch ! Clément Gayet souhaitait faire parvenir sa première pièce de théâtre à François Berléand, qu’il ne connaissait alors pas : il rédigea donc une lettre sous la forme d’un dialogue les mettant tous les deux en scène. « Mon personnage y tentait par tous les moyens de convaincre François-le-comédien de lire sa pièce. En relisant cette lettre-dialogue de quelques pages, écrite sur un coup de tête, je réalisai qu’elle était de bien meilleure facture que la pièce que je venais de passer six mois à écrire... » Une heureuse décision : ce dialogue devenu pièce de théâtre est un petit bijou d’absurde, entre Kafka, Raymond Devos et les Marx Brothers ! Le metteur en scène Stéphane Hillel et ses comédiens nous plongent dans un univers de plus en plus étrange, un jeu de miroirs où chacun des personnages finit par douter de sa propre identité. Satire du milieu du théâtre, comédie de boulevard, farce surréaliste : la pièce mélange les genres avec bonheur.
Monsieur Kolpert
  • UN CADAVRE EXQUIS - On rit mais on ressort glacé d’effroi. Le miroir tendu était à peine déformant, un peu grossissant tout de même. Le metteur en scène Christophe Perton mène cette danse de mort sans temps mort, entraînant ses cinq excellents comédiens dans un jeu hautement vitaminé.
Deux hommes tout nus
  • NUS OUI, MAIS NON ! En sortant de la représentation d’un énième vaudeville avec une maîtresse dans le placard, Sébastien Thiéry s’est dit : « Et si la maitresse était un homme, et qu’il sortait du placard sans qu’on comprenne comment il y est arrivé ? ». Quant au mari, il ne sait pas plus par quel enchantement il s’est retrouvé nu avec son collègue de bureau. Un point de départ totalement saugrenu qui va entraîner François Berléand dans un enchaînement de mensonges, quiproquos et stratagèmes. Tout cela pour rassurer sa femme qui l’a surpris en plein flagrant délit … d’un adultère qu’il n’a pas commis ! « La vérité est fausse, c’est pourquoi je mens pour la rétablir ! » : bon résumé de cette comédie entre boulevard et farce surréaliste qui brouille sans cesse les repères du vrai et du faux, du conscient et de l’inconscient. Berléand est parfait dans son registre tragicomique, à la fois sérieux dans l’absurde, tendre dans ses faiblesses, et cocasse dans la surprise.