Comme un air de cinéma

Théâtre et cinéma, cousins germains ou familles ennemies ?

Il fut bien un temps où Isabelle Adjani dut quitter la Comédie-Française pour tourner avec François Truffaut. N’oublions toutefois pas que les liens entre théâtre et cinéma sont féconds et anciens : on ne compte plus les adaptations de la scène pour le grand écran (ou le petit, pour Dom Juan). Et depuis La Femme du boulanger, on compte toujours plus de pièces adaptées... de films, évidemment. Aujourd’hui, des metteurs en scène comme Joël Pommerat et Pauline Bureau n’hésitent d'ailleurs plus à tirer parti du meilleur des nouvelles technologies, avec des spectacles offrant de véritables prouesses visuelles et sonores. Et oubliez le bon vieux « théâtre filmé » : les captations modernes usent volontiers de gros plans, travellings, ou contre-plongées dignes du cinéma.

Alors, Silence, on tourne… ou on joue ? 

Dom Juan
  • MYTHIQUE - Ce téléfilm en noir et blanc est diffusé sur la première chaîne française le 6 novembre 1965. Il demeure sans doute l’adaptation la plus connue du Dom Juan de Molière. Le réalisateur Marcel Bluwal a cherché, au travers de son téléfilm, à révéler l’intemporalité de la pièce. Il laisse en effet de côté la reconstitution d’époque ; les acteurs jouent sans perruques et les décors n’ont rien du baroque des châteaux du temps de Molière. Au contraire, les intérieurs apparaissent étonnamment spartiates. Mais c’est davantage sur l’itinéraire du Dom Juan de Molière, sa quête personnelle, qu’insiste Marcel Bluwal. Il n’hésite d’ailleurs pas à glisser dans le film une référence au Don Quichotte de Cervantès. Le mythe de la séduction qu'évoque habituellement Dom Juan s’efface derrière le récit d’un homme affranchi de la crainte de Dieu et résolu à affronter son destin. Des scènes de courses à cheval viennent en contrepoint souligner l’assurance du personnage et mettre en valeur, non sans un brin de lyrisme, la liberté qu’il incarne.
La Femme du boulanger
  • UN MONUMENT. « Ah ! Te voilà, toi ? Regarde, la voilà la Pomponnette. » Une réplique parmi les plus célèbres de l’Histoire du cinéma français ! Si Raimu immortalisa à l’écran le rôle d’Amable Castanier, ce fut Michel Galabru qui délivra sur les planches une incarnation mémorable de l’inoubliable boulanger cocu. Vingt-cinq ans après la mise en scène de Jérôme Savary, le comédien à la gouaille inimitable rendosse à nouveau son marcel pour Alain Sachs. A ses côtés, une distribution pléthorique et éclectique (Laetitia Milot, Bernadette Laffont, Patrick Fiori…) redonne vie à l’univers de Marcel Pagnol, avec ses personnages pittoresques : les commères, les grenouilles de bénitier, le notable, et bien sûr les deux grandes figures dominantes de tout village français de l’époque : le curé et l’instituteur ! Galabru, aussi truculant qu’émouvant, jouera le rôle jusqu’au crépuscule de sa longue et riche carrière.
Ma chambre froide
  • UN CONTE MODERNE - D’abord, Joël Pommerat a une façon bien à lui de raconter des histoires, empreinte de mystère, et d’angoisse. Ses personnages de Ma chambre froide interpellent par l’ambiguïté des intentions qui les animent. Au fond, Pommerat nous plonge dans un univers mental abyssal où l’intuition est un guide précieux pour suivre son histoire. Là où c’est un auteur génial, c’est qu’il fait de nous de véritables acteurs de sa pièce.
Mon Coeur
  • AMER MEDIATOR - Bouleversée par le combat d'Irène Frachon, l'autrice et metteuse en scène Pauline Bureau a rencontré les malades et les professionnels de la santé concernés pour restituer leurs témoignages dans une pièce poignante et captivante. Une enquête humaine, une lutte courageuse pour ceux qui ont eu la douleur d'être confrontés à ce poison déguisé en remède. Un texte qui passe subtilement du rire aux larmes et des planches à l’image.
La Cerisaie
  • INCANDESCENTE HUPPERT. Tiago Rodrigues propose une Cerisaie imprégnée de nos états d’âme face à l’arrivée d’un monde d’après, d’autant plus que le classique de Tchekhov accompagna la réouverture post-Covid du Festival d’Avignon en 2021.  Sur une scène où sont alignés d’anciens fauteuils récupérés des gradins de la Cour remis à neuf, trois énormes lampadaires à cinq branches circulent sur des rails pour amener la lumière parmi des gens désabusés.  La première source est apportée par le retour de Lioubov (Isabelle Huppert) la propriétaire de la Cerisaie. Lumière, musique, chansons égayent alors un quotidien très sombre. Autour d’elle, tous anticipent le changement et peinent à vivre au présent ; soit qu’ils ressassent le passé, soit qu’ils se projettent dans un avenir qu’ils redoutent. Sur scène, Isabelle Huppert et Marcel Bozonnet sont incandescents : l’une brûle ses dernières flammes de vie, l’autre est au terminus d’une vie au service des autres. Une adaptation troublante, servie par une scénographie magnifique et des comédiens investis.  
Histoire d'un Cid
  • UN CID POUR JOUER - Attention, la pièce est présentée comme une « variation » de la pièce de Corneille. Les puristes risquent d’y trouver à redire. Ce qui est sûr, c’est que Jean Bellorini a gardé sa part d’enfance pour relater avec sa troupe du Théâtre National Populaire le fameux dilemme cornélien, devant la façade de style Renaissance du château de Grignan. Rodrigue (François Deblock filiforme, cheveux ébouriffés tel un personnage de bande dessinée) est pris en étau entre son amour pour la belle Chimène (Cindy Almeida de Brito) et le devoir de venger l’honneur de son père giflé par le paternel de la jeune fille (Federico Vanni, qui joue aussi la gouvernante de l’infante). La scénographie originale détermine le parti pris d’une mise en scène fluide guidée par une fougue juvénile. Ça rit beaucoup dans les gradins, et les personnages majestueusement incarnés enchaînent alexandrins et chansons comme dans une cour de récréation. « Je ne suis pas un héros », fredonne Rodrigue à califourchon sur une structure gonflable. Mais la troupe prononce avec art les célèbres tirades : « O rage ô désespoir… », « La valeur n’attend point le nombre des années ».  L’intention de Jean Bellorini  est de distraire le plus grand nombre ; il y réussit dans la joie et la bonne humeur.
DÄMON - El funeral de Bergman
  • UN ADIEU EPOUSTOUFLANT. Angélica Liddell, artiste géniale et fantasque, a consacré sa dernière création au grand cinéaste Ingmar Bergman, dont l’œuvre comme ses rapports compliqués avec les journalistes l’ont toujours inspirés. Mais son règlement de comptes avec la presse n’est pas le sujet du spectacle. L’hommage à Bergman, la messe de ses funérailles revisitée sur scène est surtout le prétexte à confier sa peur de la mort et de la décrépitude. Dans une suite de tableaux très expressionnistes, elle défonce les remparts de l’humanité contre sa propre monstruosité, mettant à jour tout ce qu’elle a de plus cru et de sordide. Micro en main, elle occupe toute la scène, hurlant ce que personne n’ose dire, pas même dans ses pires fantasmes. Certes, on est malmené, mais dans cette course contre la mort, il y a surtout une célébration du vivant.
Silence, on tourne !
  • ET ACTION ! Patrick Haudecoeur, auquel nous devons l’hilarant et culte "Thé à la menthe ou t'es citron" s’est associé à Gérald Sibleyras ("Un petit jeu sans conséquence") pour trousser ce nouveau bijou comique. Lui qui a gardé une âme d’enfant farceur joue également le second assistant écartelé entre ses amours et le désir de tourner son propre film. Et en autres missions, il gère les figurants, qui n’est d’autre que le public lui-même ! Tous les codes de l’humour sont habilement exploités : narration impeccable, scènes de vie de la « grande famille du cinéma » observées avec justesse, mise en scène faussement anarchique et interprétation fine. Une pièce participative dont on sort le cœur en fête.