Une pluie de Molières !

La 37e cérémonie des Molières présentées par Alex Vizorek, qui consacra Le procès d'une vie avec 3 statuettes, fut une belle réussite. Pour prolonger le plaisir, voici une sélection de huit récompensées, une fois, deux fois, parfois trois : meilleure mise en scène ou révélation, meilleur comédien ou auteur francophone, meilleur spectacle de théâtre public ou privé... Qu'importe l'intitulé, pourvu qu'on l'ait l'ivresse du théâtre !

Novecento
  • DUSSOLLIER MAÎTRE CONTEUR - « La terre, c'est un bateau trop grand pour moi. C'est un trop long voyage...» dit Danny Boodmann T.D. Lemon Novecento, ce pianiste virtuose né sur un transatlantique et de l’imagination d’Alessandro Baricco. André Dussollier rêvait de monter ce court récit d’une sensibilité et d’une poésie incroyable. Il choisit de nous faire écouter la musique dont Barrico tisse dans chacun de ses mots la puissance d’évocation. Aussi partage-t-il la scène avec un véritable orchestre, un quartet piano, trompette, batterie, contrebasse qui nous berce et nous jazze entre musique classique et ragtime. Avec une énergie enthousiaste, beaucoup de légèreté et d’humour, le comédien dialogue avec les musiciens et se démultiplie (en capitaine, trompettiste, passager…) pour nous conter l’histoire poignante de Novecento. Cette mise en scène musicale et enjouée permet de prolonger l’émotion que ne donne plus les mots. Tout comme Novecento le pianiste, Dussollier le conteur maîtrise ses gammes à la perfection.    
Le Montespan
  • UN LOUIS DE TROP. Tout le monde connaît la passion de Louis XIV pour la Marquise de Montespan qui fut sa favorite pendant plus de dix ans. On connaît moins celle du Marquis de Montespan pour sa femme. C’est ce que raconte cette adaptation du roman de Jean Teulé. Quand le Roi tombe amoureux de la Marquise, et "on ne dit pas non au roi". Le conte de fée vire alors au cauchemar pour les époux. "Séparés, mais inséparables" n’a de cesse de marteler le Marquis… Les trois comédiens, tous brillants, reconstituent avec fougue cette histoire vécue comme une malédiction qui inspira à Molière sa pièce Amphitryon. Du maquillage, des perruques, des costumes et un rideau qui fabriquent des trompe-l’œil suffisent à nous immerger dans la Cour du Roi Soleil. Servie par une mise en scène rythmée, qui alterne entre humour et tragédie, cette pièce sur les faux-semblants est une pépite.
Electre des bas-fonds
  • PLACE AUX FEMMES ! Simon Abkarian détonne avec sa version rock et féministe de la tragédie familiale des Atrides. Sur le plateau, une troupe impressionnante de vingt-deux comédiens et comédiennes, portée par une fougue communicatrice et accompagnés par une bande originale et envoutante de Howlin'Jaws. La réalisation millimétrée met d’autant plus en valeur une mise en scène impressionnante dont l'ampleur renoue avec les plus belles heures du Théâtre du Soleil. 
Un fil à la patte
  • UN HILARANT DEFILÉ. L'une des pièces les plus célébrées de Feydeau, n'a rien perdu de son éclat, plus d'un siècle après sa création au Théâtre du Palais-Royal en 1894. La preuve, lorsque Jérôme Deschamps la monte à la Comédie-Française en 2010, c'est un triomphe critique et populaire avec trois Molières à la clé ! Il faut dire que le fondateur des Deschiens connaît ce grand Boulevard comme sa poche : la mise en scène de Jacques Charon au Français dans les années 1950 l'avait, enfant, fait rire aux larmes... S'appuyant sur la formidable cohésion de la troupe de la vénérable institution (dont émerge un certain Pierre Niney), il livre une revue jubilatoire, respectant à la lettre le tempo comique chirurgical de Feydeau. Deschamps met l'accent sur l'amour désintéressé de Lucette (Florence Viala, irrésistible) pour le lâche Bois d'Enghien (Hervé Pierre), seule touche de tendresse dans ce monde régi par l'argent-roi. L'émerveillement est aussi visuel, grâce aux magnifiques costumes Belle Epoque de Vanessa Sannino. Une éclatante réussite !
Cochons d'Inde
  • COCHONS DINGUES ! : Cochons d’Inde est l’une des premières pièces de Sébastien Thiéry et elle pose déjà ce qui fait l’adn de son théâtre : un bourgeois confronté à une situation absurde qui remet en question les fondements de son existence. On rit beaucoup avec ses personnages, on enrage aussi de les voir empêtrés dans des noeuds impossibles à démêler ; au final c’est un peu nous qui combattons avec Patrick Chesnais le sort qui l’accable. C’est la force de ce théâtre, en plus de nous distraire follement.
Ma chambre froide
  • UN CONTE MODERNE - D’abord, Joël Pommerat a une façon bien à lui de raconter des histoires, empreinte de mystère, et d’angoisse. Ses personnages de Ma chambre froide interpellent par l’ambiguïté des intentions qui les animent. Au fond, Pommerat nous plonge dans un univers mental abyssal où l’intuition est un guide précieux pour suivre son histoire. Là où c’est un auteur génial, c’est qu’il fait de nous de véritables acteurs de sa pièce.
Féminines
  • ON EST LES CHAMPIONNES ! A l’heure où les femmes se révoltent contre toutes les discriminations que leur inflige la société des hommes, Féminines rappelle que les êtres humains sont égaux dans tous les droits à commencer par celui de se divertir et de pratiquer des sports réservés aux hommes. La pièce, entre émotions, entraînements et compétitions, théâtre et vidéo géante, vient secouer l’image de la femme d’il y a à peine 50 ans : mère de famille, épouse modèle... la féminité se rebelle et s’émancipe. Une mise en scène entrainante, tonique et généreuse, BUT !!
Le Banquet
  • UN VRAI FESTIN. Mathilda May approfondit le procédé établi par sa précédente pièce Open Space où les mots, déjà, étaient remplacés des borborygmes. Et toutes les autres dimensions de la communication sont utilisées : danse, chorégraphies, chansons, et même des effets spéciaux judicieusement choisis. Tout cela pour évoquer une fête de mariage qui tourne à l’aigre, avec ses invités qui constituent une véritable comédie humaine. Les acteurs, saisissants, parviennent à donner vie à leurs personnages en quelques gestes. Les gags burlesques s’enchaînent, on pense à Tati pour l’utilisation des effets sonores, à Buster Keaton pour l’art du slapstick. Mais l’univers de Mathilda May, derrière les gags, se révèle cruel et même carrément trash. Heureusement, les chansons de Dolly Parton apportent un peu de baume au cœur et concluent ce spectacle brillant sur une note légère.